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incipit de roman
Comme annoncé hier, voici les premières lignes que j’ai écrites pour mon nouveau roman. On verra si je garde les idées ou si tout est bouleversé par la suite, mais en attendant, bonne lecture !

« Combien de temps met-on à mourir lorsqu’on se noie ? Est-ce que c’est douloureux ? Est-ce que l’instinct de survie reste assez fort pour que l’on se batte jusqu’au bout ? Ou est-ce qu’on accueille le vide avec bonheur ?
Ces questions tournent dans ma tête alors que je suis debout, seule, face au lac. Je m’imagine sous la surface, les yeux grands ouverts sur un paysage brouillé, du coton dans les oreilles, une caresse tiède sur la peau. Je préfère croire que tout se terminerait vite et dans la paix. Même si ça ne change rien.
Mes yeux passent de la surface liquide au bracelet à mon bras. Je me demande si ce serait une solution pour être certaine de ne jamais le retirer. Ou, si, au contraire, il se détachait de moi à la seconde où je passerais à l’état de cadavre. Je penche instinctivement pour la seconde option. Ça ne me plaît pas. Parce que ça signifie que je n’ai pas le choix. Qu’il me faut vivre. Affronter le temps qui vient et l’infini de souffrance qui m’attend. Je suis condamnée. 

Mes genoux tremblent. Mes jambes ne me portent plus après la longue marche qui m’a menée jusqu’ici. J’ai l’impression qu’il s’est passé des jours et même des années depuis que tout a basculé. Pourtant, ce n’était que ce matin, à l’aube. Je fais un effort pour chasser ces souvenirs. Je voudrais ne me nourrir que de cet instant présent. La paix du moment me donnera-t t-elle assez de force pour affronter la nuit qui vient ? J’en doute. Mais je peux encore bloquer mon cerveau et me convaincre du contraire.
J’avance d’un pas incertain. Maintenant que je me suis arrêtée, il m’est difficile ne serait ce que de faire un pas. L’eau du lac vient lécher mes orteils en sang. Et mon regard me trahit une nouvelle fois. J’adore cet endroit. Il a été pendant des années le point culminant de mes expéditions à cheval. Mon repère secret. Mon pays magique. Le lieu duquel je pouvais contempler la réussite de ma vie. Mes yeux suivent la surface du lac, et, malgré moi, atteignent son extrémité. Là-bas au bout, il se jette en une cascade joyeuse dans un autre lac, puis dans un autre et ainsi de suite sur plusieurs kilomètres. Une cascade de lacs enchaînés les uns aux autres qui dégringolent jusqu’à la vallée. Loin en contrebas, s’étend la Cité. De là où je me trouve, je vois les hautes tours arrondies du palais royal. Et les milliers de petites maisons qui l’entourent. Je suis des yeux les murailles extérieures de la ville. Les joyaux qui les décorent renvoient des scintillements puissants dans les derniers rayons du soleil. Depuis mon poste d’observation, si je repousse au fond de mon inconscience la sensation de douleur qui enserre mon corps et les images qui martèlent mon cerveau, je pourrais encore imaginer rentrer chez moi. Franchir la grande porte le sourire au bout des lèvres. Saluer de la main les passants. Peut-être même jeter quelques pièces d’or sur mon passage. C’est réconfortant de prendre soin des plus faibles, surtout quand ça ne nous coûte rien. Prendre le bain indispensable au retour d’une chevauchée folle. Me fondre dans la chaleur. Entendre un rire d’enfant dans la pièce voisine et attendre avec impatience le moment de la prendre dans mes bras. Faire des plans pour demain. Ou décider de laisser venir les choses comme elles ont envie de se présenter.

Les yeux écarquillés, j’observe mon monde et brusquement, la réalité me rattrape.
Tout est semblable et pourtant, tout s’est effondré ce matin. 

J’ai été bannie.

Condamnée.

Dépossédée. 

Je suis passée de tout à rien, en un instant. 

Le soleil caresse la surface du lac. Il brille si fort que mon regard se brouille et se noie dans la lumière. C’est à ce moment précis que je sens un picotement sur mon bras. Je regarde le bracelet. Surprise bien que je sache. Un avertissement. Mon souffle reste suspendu dans l’attente de ce qui va suivre. Rien ne se produit durant de longues secondes. Alors j’expire, lentement, soulagée. Et la douleur arrive. Fulgurante. Bien pire que dans mon imagination. Une décharge qui remonte dans mon bras et percute mon coeur. Une souffrance telle qu’elle me projette à terre, le nez dans l’eau. Je suffoque. J’essaie d’attraper cette souffrance, d’en saisir les contours pour la maîtriser. Mais je ne maîtrise plus rien. Elle m’emporte. J’ai la sensation que tout mon corps se déchire de l’intérieur. En particules infimes qui se désagrègent dans l’espace.
Je suis partout. Je suis nulle part. 

« Tu n’es plus rien. »

Cette vérité me rattrape. Brise mes dernières résistances. « 

Crédit photo : Sylvie burr