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Au fil des mots d'Alysé

Cet article fait parti d’une série d’articles en lien avec mon nouveau roman Gecko. 

J’ai allumé quelques bougies. Les flammes éclairent la pièce d’une lumière douce. Elle m’apaise.

Je regarde autour de moi, une fois encore, comme pour m’imprégner de ce que j’aime, le graver dans mes souvenirs, le garder pour toujours au fond de mon coeur. Mes yeux caressent les arbres de fer posés sur les étagères. Les derniers bijoux que j’ai créés les décorent de feuilles étranges. La lumière pénètre chacune des perles et projette sur le mur des larmes de couleurs chatoyantes. Elles valsent, poussées par le jeu des flammes, vacillent soudain à l’assaut du courant d’air qui navigue dans la pièce.

Je me tourne vers la fenêtre ouverte. Une baie vitrée tout en longueur au pied de laquelle j’ai posé une trentaine de pots. Des fleurs en émergent. J’ai choisi des teintes variées : des rouges, des jaunes, des oranges, une majorité de blancs. Mon coeur se serre en repensant au soin que j’ai apporté à chacune, à l’amour que j’ai déployé pour qu’elles survivent. En vain. Je le pressentais le jour où j’ai sorti les graines soigneusement emballées au fond de mon sac. Elles me l’ont murmurée au moment où je les ai enfui à nouveau, sous la terre humide cette fois. Depuis quelques jours, elles me le chantent avec certitude : je vais les abandonner et elles, elles vont mourir.

Mes pieds nus avancent sur le tapis douillet. Je contemple la ville. Je vis ici depuis de longues années, presque sur les toits. L’appartement était complètement abandonné lorsque je l’ai trouvé. Caché au coeur d’un éboulis, accessible seulement par un sentier d’escalade complexe. Je ne sais même pas ce qui m’a poussée à venir par ici la première fois. La curiosité. Le besoin de tracer le plan de la Cité, sans en oublier le moindre chemin. L’instinct.

Ça m’a pris des jours et des jours à tout remettre en état. Créer la cheminée dans le coin, sécuriser les fenêtres, évacuer les gravats, repeindre les murs, meubler pour en faire un cocon douillet, détourner une arrivée d’eau pour ne plus en manquer. Combattre la poussière, laisser entrer le maximum de lumière. Je ne regrette rien. Je savais que ce serait temporaire. Les grandes plaines me manquent trop pour que je puisse rester ici. Les chevaux aussi. Leur odeur, la douceur de leurs naseaux, la folie des grands galops. Je regarde la ville, noire à mes pieds.Quelques lanternes illuminent les alcôves. Des ombres les aspirent par moment. Mes yeux remontent le long des bâtiments fissurés et rencontrent la ligne d’horizon : de grandes flammes dorées. Rappel implacable de l’étroitesse de notre univers.

Je resserre le châle sur mes épaules et m’approche un peu plus de la fenêtre. L’odeur des fleurs emplit mes pensées. Comment parviennent-elles à pousser alors que la lumière est un peu plus faible chaque jour qui passe ? Alors que la nuit dévore les terres ? C’est un mystère, symbole peut-être de cette lutte de tout être pour sa survie.

Mon désir, mon rêve serait de ramener le soleil sur ce monde. Il en manque cruellement.

Faute de pouvoir le faire, suis-je au moins une petite bougie dans l’obscurité ?

Je tourne la tête vers le lit. Après s’être agitée longtemps, Lou a fini par s’endormir. Ses cheveux courts s’éparpillent dans un désordre complet. Ils n’y sont pas allés tendrement à la Citadelle quand ils les lui ont coupés… Son visage reste tendu, sa respiration saccadée, ses doigts crispés sur l’oreiller.

Je me demande ce qu’il se serait passé si j’avais compris qui elle était la nuit de son arrivée. Si je ne m’étais pas sauvée en entendant les gardes. Lui aurais-je évité des souffrances ?

Un soupir monte de ma poitrine et s’échappe de mes lèvres. Rien n’est moins sûr. Et puis, comment pouvais-je savoir alors ? Comment deviner que cette force qui me poussait vers le quai était lié à elle ? Comment comprendre que j’étais son passeur, que j’avais un rôle à jouer dans son histoire ?

Je me détourne et caresse discrètement le pétale d’une grosse fleur jaune. Lou est entrée dans ma vie sans prévenir. Elle crée dans mon coeur un dessin complexe que je n’arrive pas à m’expliquer. Elle met en tension ce double désir que j’ai : rester encore dans mon cocon douillet, caché dans les éboulis et la misère en espérant que lorsque j’aurais tracé les routes de la Cité entière je comprendrais enfin comment la sauver. Ou, prendre le risque de partir. Avec elle. Pour elle. Malgré elle.

J’ai déjà choisi, c’est pourquoi mon âme est triste. Je lève ma main tremblante devant mon visage, j’observe ce dessin, ce cercle de flammes qui m’accompagne depuis ma naissance et qui s’est réveillé il y a quelques jours. Il est la copie conforme de celui qui marque le poignet de Lou. Un petit gecko de lumière s’échappe soudain des lignes que forment nos deux lettres emmêlées. Il s’élance dans la tiédeur de ma maison, navigue sans hésitation vers le lit, se pose sur la joue de Lou et, soudain, telle une bulle de savon, s’évapore.

Demain, nous partons.

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